Témoignage de Camille : Surmonter et sortir des TCA

surmonter les TCA, guérir tca, tca traitement, psy tca, psychiatre tca, psy boulimie, psychiatre boulimie, sortir des tca

Il y a quelques jours, en surfant sur le web, je suis tombée sur le site Boulimie.com et mon passé m’est soudain revenu en mémoire d’une manière poignante. Les témoignages que j’ai lus sur le blog m’ont tellement émue que j’ai voulu répondre à certains d’entre eux. Surmonter les TCA a été un long combat et je suis heureuse de pouvoir en témoigner aujourd’hui.

1. LE DÉBUT DE MON VOYAGE POUR SURMONTER LES TCA

Et puis je suis revenue, un jour, puis un autre et j’ai vu défiler des pans de ma vie, en lisant les témoignages, les appels, les histoires, les conseils des uns et des autres. Et je me suis dit qu’il fallait que j’écrive moi-même un témoignage, pour – si possible – vous aider, ou au moins vous donner de l’espoir, à continuer sur la voie du bien-être.

2. LES ORIGINES DE MON COMBAT CONTRE LES TCA

J’ai quarante-deux ans et quatre beaux enfants. Ma vie est harmonieuse, pas toujours facile, mais je me sens heureuse et faite pour cette vie-là. Je suis une “ancienne” A-B, c’est-à-dire que j’ai été anorexique et boulimique, un trouble alimentaire qui a empoisonné ma vie pendant de très nombreuses années.


Lire l’article : Anorexie et boulimie : deux fausses-jumelles

Sur Boulimie.com

Je me considère comme “guérie”, c’est-à-dire que je ne souffre plus d’aucun trouble aberrant et handicapant au quotidien. La question que l’on me pose souvent est : “Comment avez-vous été guérie ? – avant de poser des questions pour “vérifier” si j’étais vraiment anorexique et boulimique ! 🙂

Il est tellement difficile de répondre à ces questions en une seule phrase simple, que j’ai décidé de me lancer à mon tour dans l’écriture. Et depuis que j’ai pris cette décision, j’ai remarqué que je ne me souviens pas, de façon linéaire, des événements qui ont été significatifs dans une pathologie et de ceux qui auraient été décisifs dans une guérison. Lorsque j’étais “dans le coup”, il m’arrivait d’écrire ou de penser exactement les mêmes phrases que celles que j’ai lues chez certains d’entre vous, ou que j’ai “entendues” au cours des discussions que j’ai eues avec vous. Aujourd’hui, je me rends compte qu’il y a certaines caractéristiques qui nous reviennent, certaines choses que je ne connaissais pas à l’époque.

En tant que petite fille, je n’avais pas de problèmes particuliers, à part un sevrage brutal à un moment où l’allaitement n’était pas largement encouragé.

Les mères, y compris la mienne, ne savaient pas que les bébés ne peuvent pas être allergiques au lait maternel, croyance répandue à chaque réaction cutanée, bien que normale. De plus, j’avais une prédisposition héréditaire à des formes voluptueuses, avec un bassin callipyge, dans une ère où la silhouette androgyne dominait la mode, à l’époque où Jane Birkin elle-même se plaignait que ses seins ne masquaient pas ses grands pieds ! Ma mère, sur les conseils (criminels) d’une amie, a décidé de me mettre au régime vers l’âge de onze ans, car elle craignait sans doute que je prenne trop de poids et que je souffre, comme elle, d’un complexe d’adolescente.

Je ne sais pas si, sans ce régime (accompagné de coupe-faim et d’amphétamines qui ont été interdits depuis), je n’aurais pas développé ce trouble, ou si cette “maladie” était de toute façon programmée et que tout autre signal l’aurait déclenchée. Mais je sais qu’à partir de ce moment, une très longue période d’agonie mentale allait commencer pour moi.

Dire quand elle s’est terminée serait nécessaire maintenant, car je veux vous raconter une histoire qui se termine bien ! Mais j’ai aussi remarqué que la tendance des personnes atteintes de TCA est de comparer (quelqu’un a écrit “comparaison morbide”, et je ne connaissais pas l’expression, qui m’a semblé tout à fait juste : nous comparons nos symptômes, nous comparons nos maladies, nous comparons nos poids, nos gains et pertes de centimètres, grammes et autres mesures, comme pour compenser par des éléments objectifs et mesurables la perception totalement déformée que nous avons de ce qui est “objectif”, justement à cause de ce qui affecte tous nos sens).

3. LES PREMIERS DÉFIS : SURMONTER L’ANOREXIE ET LA BOULIMIE

Naturellement, j’ai commencé par perdre du poids, en me pesant régulièrement et en regardant mes frères manger les plats préparés par ma mère, qui s’appliquait à me les préparer “à part” (je me souviens très bien des aubergines à la tomate, toutes ratatinées parce que “les miennes” avaient été grillées sans huile, alors que le plat familial était brillant à souhait !)

Les photos de l’époque me renvoient l’image d’une très jolie fille, bronzée, plus galbée que ses camarades de jeu. En effet, je faisais certainement plus que mon âge, et j’en ai cruellement souffert par la suite, car à treize-quatorze ans, les garçons plus âgés s’intéressaient déjà à moi – d’autant plus que je n’avais pas mûri en même temps que mon corps – et d’autre part, j’effrayais mes camarades d’âge, avec qui nous étions censées “sortir”.

Ma première “crise” a éclaté plusieurs mois après ce régime. L’hiver suivant, toujours influencée par les principes sains de contrôle alimentaire appris durant l’été, j’ai rejoint une famille à la montagne pour un séjour de ski. Le père de la famille, un ancien militaire, nous a accueillis : nous étions cinq adolescents et pré-adolescents, y compris moi-même et mon amie, tous sportifs et enthousiastes à l’idée de nos vacances.Le deuxième jour, il a décrété que nous ne pouvions pas sortir par un temps aussi froid sans un solide petit déjeuner, et nous a obligés à avaler chacun les quatre croissants-petits-pains au chocolat et autres viennoiseries qu’il avait achetés pour nous tous. Je vois encore cette montagne d’hydrocarbures sur la table ! J’ai eu du caractère et j’ai refusé le troisième croissant avec aplomb…

Je pense que si j’avais été sa propre fille, il m’aurait giflée et m’aurait fait manger de force.

Sa fille a eu ses premières règles pendant ce séjour, je n’étais pas encore pubère moi-même, et j’ai été très choquée qu’il la maltraite comme il l’a fait le jour où elle a taché les draps.

Notre séjour à la montagne a dû être écourté par un décès qui nous a ramenés en ville, et je suis donc retournée chez mes parents pour me gaver en cachette pendant les jours précédant la rentrée scolaire.

Mon amie a ensuite souffert de nombreuses crises d’anorexie. À l’époque, nous n’avions aucune idée de ce qui nous arrivait et nous étions certainement toutes les deux convaincues d’être des monstres, anormales et uniques dans notre confusion.

Après ces épisodes marquants, les compulsions alimentaires ont succédé aux périodes d’anorexie sévère, dans une sorte de brouillard mémoriel. Je sais que l’été suivant, une photo de moi a été prise, et qu’après, ma mère m’a demandé “qui est cette petite fille qui tient ton frère par la main ? C’était moi, bien sûr, mais ma propre mère ne m’a pas reconnue sur la photo, tellement j’étais délavée, sans substance ni éclat.

4. À LA RECHERCHE D’AIDE POUR SURMONTER LES TCA

Je mangeais en cachette des quantités hallucinantes de biscuits et de chocolat. Je refusais tous les repas familiaux et je tenais un registre obsessionnel de mes “régimes” (j’ai conservé certains de ces carnets, où le nombre effarant de calories témoignait du régime de famine que je m’imposais : à une époque où je grandissais, je pouvais passer plusieurs jours, voire plusieurs semaines, à m’imposer des rations quotidiennes ne dépassant pas quatre ou cinq cents calories… et j’allais à l’école tous les jours, je faisais de la natation et de la gymnastique, un peu d’athlétisme…).

Aussi, je suivais mes pertes de poids, qui étaient très variables et surtout sans aucun rapport avec mon alimentation. Je pouvais jeûner désespérément sans perdre un seul centigramme… Mes règles ne venaient pas et je ne les attendais pas avec impatience. En revanche, mes seins poussaient et je courbais de plus en plus le dos pour les cacher, désespérée par cet accès trop visible à ma féminité, que je vivais comme une monstruosité.

Je n’osais plus me déshabiller à la salle de sport et, bien qu’adorant le sport, je trouvais toutes sortes d’excuses pour manquer les compétitions et les événements où je risquais de devoir me déshabiller.

5. LES ÉPREUVES DE L’ADOLESCENCE ET LES RECHERCHES DE SOLUTIONS

J’étais très sociable – et je le suis restée – mais j’oscillais de plus en plus entre timidité et repli sur soi et quand mon naturel reprenait le dessus, je devenais surexcitée et militante avec vigueur et inconséquence. Mon entourage me trouvait de plus en plus “bizarre”, voire insupportable et mes frères n’hésitaient pas à me le faire sentir.

La crise d’adolescence servait à tout “expliquer” aux yeux de mes parents, désemparés par mon attitude qu’ils ne comprenaient pas du tout et affligés par mon obsession de la perte de poids, même s’ils n’y attachaient pas forcément la même importance que je le pensais. Ils ne pouvaient pas m’aider à surmonter les TCA puisqu’ils ne comprenaient pas que j’en étais malade.

Croyant me soutenir, ma mère a soigneusement entretenu mes obsessions, suivant pour moi les mêmes régimes, soi-disant pour m'”aider”. Mais elle était scrupuleuse et équilibrée ! C’est elle qui perdait régulièrement du poids, sans autre effort qu’une alimentation saine et savoureuse ! Je la détestais tellement. Je savais qu’elle ne s’empiffrait pas par derrière, qu’elle ne se faisait pas vomir ignominieusement en cachette, mais il ne m’est jamais venu à l’esprit que mon comportement pouvait être simplement pathologique et avoir besoin d’être aidé et rassuré.

J’ai souffert seule et j’ai sombré dans une dépression chronique.

6. LA RENAISSANCE ET LE NOUVEAU DÉPART

Après quelques années de ce régime, je n’en pouvais plus. Je n’avais même plus la force de me faire vomir et j’ai commencé à m’arrondir de façon spectaculaire. Sans jamais devenir obèse, je suis devenu une adolescente bien grasse, musclée mais trop grosse. C’est alors que ma famille m’a encouragée à faire des régimes ! Après avoir été contrainte de manger, j’étais contrainte de me surveiller… Inutile de dire que j’étais dans un état de confusion mentale.

À cette époque, j’avais atteint la puberté. Peu après, j’ai également remis en question ma virginité. Alors que l’apparition de mes règles était un événement joyeux dans la famille, le dépucelage était bien sûr gardé secret. J’ai alors commencé à mener des vies “multiples”, secrètes, des sorties en cachette, au cours desquelles j’ai dû me mettre en danger sans même m’en rendre compte à de nombreuses reprises. Les agressions sexuelles que je subissais parfois me laissaient indifférente. Je prenais plaisir à séduire et j’en subissais les conséquences comme si c’était normal. Ma seule crainte était de tomber enceinte. J’ai donc consulté une gynécologue qui m’a prescrit la pilule.

Je lui ai parlé de mon problème de poids.

Elle s’y est intéressée avec beaucoup d’intelligence, m’aidant d’emblée par une prescription de régime, le choix de la mini-pilule (c’était ses débuts) et une proposition de suivi régulier que j’appréciais d’autant plus que je sentais que je pouvais lui faire confiance. C’est elle qui, la première, m’a orientée vers un soutien psychothérapeutique lorsque les choses ont visiblement dégénéré.

Mais à l’époque, je n’avais jamais entendu parler d’alimentation pathologique, d’anorexie, de boulimie ou de quoi que ce soit qui aurait pu indiquer que je souffrais d’un trouble grave. Je m’accusais de faiblesse et je vivais dans la honte, la culpabilité et le désespoir. Loin de chercher à surmonter les TCA, j’envisageais sérieusement de me suicider.

Elle m’a donné l’adresse d’un psychanalyste. Je suis allée le voir. Cet homme me paraissait tellement gros que je n’ai jamais donné suite à ce premier rendez-vous ! J’en ris encore 🙂 Il m’avait accueillie avec sa neutralité professionnelle bienveillante et je devais lui paraître bien perturbée, mais il n’avait rien d’autre à me proposer que des séances de divan, très chères pour la lycéenne que j’étais.

J’ai passé mon baccalauréat avec brio.

A l’époque, j’étais éperdument amoureuse d’un ami de mon frère aîné, mais il était évident que malgré toute la “science” de la séduction que j’avais acquise, je me comportais comme la petite sœur de son camarade de classe, une vierge impudique et inconséquente et il ne me remarquait même pas. Mon frère m’en voulait beaucoup de me sentir idiote en présence de ses amis, alors qu’il était assez fier de moi parce que j’étais jolie et intelligente, mais je gâchais vraiment tout et semblais créer “exprès” des situations embarrassantes. Bien sûr, la réalité m’apparaissait totalement déformée et je n’avais aucune conscience de ce jeu pervers. Je pleurais constamment dans ma chambre. Et vous savez certainement comment se terminaient ces séances de pleurs…

Je m’entendais tellement mal avec tous les membres de ma famille (sauf mon petit frère, qui s’en est sorti avec une candeur philosophique) que la meilleure chose à faire était de quitter la maison le plus tôt possible. J’ai commencé à travailler, tout en continuant mes études à l’université, qui ne m’intéressaient pas vraiment. Je ne me sentais pas à ma place parmi mes pairs, constamment en compétition imaginaire pour l’image corporelle et la réussite académique.

Le garçon dont j’étais tombée amoureuse préparait son prochain mariage avec une autre, alors je suis tombée amoureuse d’un autre, qui m’a avoué qu’il était gay.

Je suis sortie et j’ai eu des aventures avec d’autres personnes dont je n’étais jamais tombée amoureuse, qui vivaient dans des cercles différents de celui d’où je venais. J’ai découvert un monde nouveau, m’en approchant dangereusement avec les drogues dures, sans jamais oser. J’avais mes propres drogues et je me gavais consciencieusement quand l’angoisse était trop forte.

Mes nouveaux “amis” vivaient dans des conditions difficiles. Je me suis dévouée pour eux lorsque le drame est arrivé (suicide, overdose, avortement, emprisonnement…). Mon petit appartement et mon lit étaient toujours ouverts. Mon lit et moi avec.

Quelques mois avant d’entrer à l’université, j’avais contracté la mononucléose. Cette maladie, connue sous le nom de “maladie du baiser”, a fait l’objet de nombreuses blagues dans la famille, car tout le monde pensait que j’avais finalement gagné avec mon petit ami (l’ami de mon frère) qui l’avait également contractée. Mais la seule bonne nouvelle de cette fastidieuse infection bactérienne fut que le médecin qui me soigna se rendit compte de l’état de délabrement dans lequel des années d’anorexie-boulimie avaient laissé mon corps de dix-huit ans. Il a eu la finesse de ne rien dire d’autre que “si vous voulez vous en sortir, appelez-moi quand vous voulez” et je lui en suis très reconnaissante : il n’a pas jugé, il n’a pas paniqué, mais il a gentiment reconnu ma détresse et m’a offert la seule chose que j’avais envie d’entendre : “sortir de là”.

Bien sûr, quelques semaines plus tard, je l’ai appelé.

Il m’a parlé d’un médecin de l’hôpital, un camarade d’études, spécialisé dans les problèmes de nutrition. Je me suis empressée d’aller le voir.

Il était d’une minceur à toute épreuve ! Nous avons eu d’emblée une excellente relation et lui aussi m’a écouté avec bienveillance, mais sans neutralité : il m’a fermement indiqué l’urgence de la situation dans laquelle je me trouvais et la voie qu’il pensait que je devais suivre. Il m’a proposé de suivre un traitement psychothérapeutique régulier dès la rentrée scolaire, à raison d’une séance par semaine à sa consultation à l’hôpital. Curieusement, il m’a aussi déconseillé de commencer des études de psychologie (je me suis inscrite à l’université et j’ai suivi son conseil en m’inscrivant à un cours de langue).

Je suis éternellement reconnaissante à ce médecin, qui est devenu par la suite un professeur renommé. Je crois sincèrement que si j’écris ce témoignage aujourd’hui, c’est grâce à son écoute patiente, à la bienveillance qui s’est dégagée de notre travail commun et à son soutien toujours fidèle. Il m’a dit plus tard que ma gratitude était réciproque, qu’il avait beaucoup appris de cette expérience et que cette psychothérapie était la première qu’il entreprenait pour un trouble du comportement alimentaire. Chaque fois que je le vois s’exprimer dans les grands médias, je souris à ce souvenir.

Cette psychothérapie a duré plus de sept ans.

Je ne dirais pas qu’elle m’a guéri des TCA mais elle m’a été nécessaire pour continuer à vivre, pour défaire les nombreux nœuds que j’avais emmêlés dans mon attitude face à la vie et dans ma compréhension de la réalité. Mais le désordre ne s’efface pas miraculeusement par le simple remède de la parole.

J’étais très dépendante de cette thérapie. Je suis passée d’une consultation hebdomadaire à deux, voire trois, tant j’étais mal en point. Mon poids n’était jamais stable. Je ne me faisais plus vomir, mais vomissais parfois automatiquement, mes orgies alimentaires étaient multipliées par le fait d’une plus grande autonomie financière, mes aventures sexuelles étaient nombreuses et souvent lamentables. J’étais fatigué d’être dépendante de tant de choses, et j’étais aussi une grosse fumeuse. On ne parlait pas encore du SIDA, mais comme j’étais très impliquée dans le milieu de la drogue et que j’avais plusieurs amis homosexuels, j’ai appris des choses qui m’ont beaucoup inquiétées sur cette épidémie mortelle.

7. UN NOUVEAU DÉPART : RENAISSANCE ET RÉSILIENCE

C’est à cette époque que j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari. Il terminait ses études et devait passer quelques années à l’étranger, avec une bourse, pour obtenir un diplôme qu’il désirait ardemment. Pendant les quatre années qui se sont écoulées entre cette rencontre et nos retrouvailles, une sorte de “choc” m’a fait “faire le ménage” dans ma vie. Je ne l’ai pas vraiment fait volontairement : après avoir décidé d’arrêter la psychothérapie à l’hôpital, j’avais également rejoint un groupe “Weight Watchers”. J’avais perdu beaucoup de poids, une dizaine de kilos, j’étais heureuse de retrouver un corps qui me plaisait, je me sentais des ailes, j’étais très active dans tous les groupes extra-professionnels que je fréquentais. J’ai décidé d’arrêter de fumer au moment où nous nous apprêtions à partir en randonnée en montagne avec des amis.

Une crise d’angoisse monumentale s’est terminée par une boulimie (de Beaufort, une première !) et je suis rentrée à la maison, désespérée.

Je suis restée enfermée chez moi pendant trois jours, ne sortant que pour des “courses aux gâteaux” soigneusement programmées, d’une boulangerie à l’autre, où j’avais choisi les gâteaux que je préférais, chaque boulangerie ayant sa spécialité, ramenant une bonne quinzaine de pâtisseries que j’engloutissais dans mon appartement dévasté, à l’image de mon esprit à la dérive.

Mon jeune frère, constatant que je n’allais pas très bien, m’a encouragée à le rejoindre, à reprendre pied dans la société et à retourner dans mon groupe Weight Watchers, même si ma crise de boulimie aurait pu me faire peur… J’y suis retournée et je suis montée sur la balance. J’ai avoué au groupe que j’avais arrêté de fumer, mais je n’ai pas parlé de la boulimie ; je ne savais pas qu’un groupe de discussion aurait pu m’aider et Weight Watchers n’était pas structuré dans ce sens. J’avais repris huit kilos en huit jours d’absence… sur les dix que j’avais patiemment perdus en un an de régime. Je m’enfonçais dans une lente dépression.

L’arrêt du tabac n’a rien arrangé, le sevrage a été très douloureux. Je suis devenue insupportable.

Au bout d’un certain temps, je n’arrivais plus à organiser ma vie de base et je suis retournée vivre chez mes parents pendant un certain temps, en les suppliant de m’aider. Ils étaient désolés de me voir dans un tel état, mais n’y comprenaient pas grand-chose. Je suis restée chez eux pendant trois mois.

Tout allait mal, je me sentais très dévalorisée dans mon travail (un poste de cadre dans une grande entreprise, seule jeune femme de mon service, en concurrence très rude avec des hommes qui, somme toute, étaient plutôt jaloux de moi), mes demandes de mutation étaient refusées, mes augmentations de salaire reportées.

Je n’avais que des relations hyper-agressives avec ceux que j’aimais, le groupe d’étude, la chorale, tout le monde mettant cela sur le compte de mon arrêt du tabac. Je sentais que c’était plus grave, mais je ne savais pas ce qui se passait. J’ai finalement rappelé le psychothérapeute qui m’avait suivie pendant toutes ces années et je l’ai revu pour lui dire que je me sentais prête pour une psychanalyse. Il m’a conseillé des adresses que j’ai emportées chez moi.

Je suis devenue folle.

Il a fallu quelques semaines pour que cela dégénère. J’ai fait une crise maniaque, mais avant que le délire ne devienne si évident qu’il faille m’interner, j’ai eu le temps de faire cette “psychanalyse” sauvage, incontrôlée : tout mon inconscient, toutes vannes ouvertes, s’échappait comme un flot ininterrompu, incontrôlé, incontrôlable. La chute a été rude.

Hôpital psychiatrique. Coma artificiel d’une semaine. Deux mois pour revenir lentement à la surface. Et la peur. La peur au ventre. Peur d’être psychotique, de l’enfermement, paranoïa des médecins, des psychologues, des psychiatres… Peur d’avoir contracté définitivement le sida, d’avoir grillé les connexions nerveuses indispensables à ma survie par abus de substances toxiques, abus de déséquilibres hormonaux, abus de désordres métaboliques. La rencontre avec d’autres pathologies. Mais pas de mots. Seulement des médicaments.

Une seule envie : sortir. S’arrêter, repartir, vivre. Renaître.

Cela a pris beaucoup, beaucoup de temps. J’étais obsédée par mon corps, par les régimes. Il fallait absolument que je reste mince. J’ai commencé par emménager avec une amie qui souffrait d’anorexie, mais aucune d’entre nous ne parlait de troubles alimentaires.

Nous parlions de psychologie, utilisé beaucoup de concepts, disséqué nos résistances et fini par nous détester cordialement. J’étais suivi par un psychiatre, mais je n’avais qu’une idée en tête : me sevrer des médicaments et autres substances qui me semblaient détruire mon corps et mon esprit.

Au bout de deux/trois mois, je ne sais pas laquelle de nous deux était devenue la plus insupportable pour l’autre, mais comme nous nous aimions vraiment, nous avons eu la sagesse de reprendre nos esprits et de nous séparer. Je reprenais ma vie solitaire et entrais dans une nouvelle phase de dépression, lorsqu’une cousine m’a appelé pour me dire sans ambages : “Je sais quel est ton problème, je t’ai pris un rendez-vous avec une chirurgienne plastique dans ma clinique, va la voir, tu as un problème d’image de toi”.

Face à un tel aplomb, j’étais même un peu soulagée que ma cousine – sans la moindre once de psychologie – me “prenne en charge” de la sorte !

J’ai trouvé plus facile d’aller au rendez-vous que de me poser des questions. J’ai donc rencontré cette femme, très sympathique au demeurant, à qui j’ai rapidement expliqué mes récents antécédents psychiatriques, en lui précisant que je ne prendrais jamais la moindre décision sans en parler d’abord à mon médecin traitant (psychiatre).

Nous sommes en août. Elle m’a suggéré de faire une demande à la Sécurité Sociale, m’a fermement conseillé de ne pas faire de régime “parce qu’il ne faut pas que les cellules soient vides” (!) et est passée à autre chose. Je suis rentrée chez moi, atterrée. C’était la première fois de ma vie que j’entendais parler de liposuccion, le coût de l’intervention était assez élevé, il s’agissait de m’ouvrir et de pomper une partie de ce que mon corps avait fabriqué lui-même et je n’étais pas sûre de pouvoir trouver de l’espoir dans une telle solution.

J’ai appelé un de mes amants à l’aide.

Il est venu à ma rescousse, m’a écoutée lui raconter le rendez-vous dérangeant que je venais de vivre, ne s’est pas trop plaint de l’idée de la chirurgie esthétique, se contentant de me dire qu’il m’aimait bien comme j’étais, mais que si cela me permettait de m’aimer un peu plus, pourquoi pas après tout.

Nous avons passé la nuit ensemble, une nuit très apaisante et câline et il m’a quittée le lendemain matin. J’ai alors débranché mon frigo, l’ai soigneusement nettoyé, ai vidé l’appartement de toutes mes provisions et suis entrée dans l’ultime crise d’anorexie de ma vie. Pendant plusieurs semaines, je n’ai presque pas mangé. J’ai continué à aller au travail, déjeunant d’une salade de crudités, de fruits et d’un yaourt à la cantine avec mes collègues, et à la maison, je me lavais et me mettais immédiatement au lit, avec un peu de lecture et mes cahiers. Je n’ouvrais même pas les rideaux, je n’entrais jamais dans la moitié de l’appartement où se trouvaient la cuisine et le salon, je ne m’occupais de rien.

Mon anxiété montait.

À la rentrée, j’en ai parlé à mon psychiatre qui, sentant l’urgence, m’a conseillé de reprendre une psychothérapie ou d’aller voir un collègue qui, je crois, m’a proposé des massages (drainage lymphatique ?). Ce dernier rendez-vous s’est déroulé comme un brouillard, je ne comprenais pas grand chose à ce que le brave homme m’expliquait, j’étais comme tétanisée et mon cerveau ne fonctionnait plus très bien.

Le psychothérapeute consulté étant relativement proche de mon travail, j’ai accepté de prendre des séances avec lui. Je ne sais pas de quelle “école” il était issu, mais il n’était pas très bavard, c’est le moins que l’on puisse dire. Il était agréable et très doux, mais son bureau était sombre et surtout recouvert d’une épaisse moquette rouge. Je me souviens encore du vermillon qui m’a assailli. Je me suis assise dans le grand fauteuil en cuir, face au psychothérapeute, qui attendait que je parle et m’écoutait. Il a attendu longtemps. Je n’ai rien dit. Strictement rien.

A la fin de la séance – je crois que c’était environ trois quarts d’heure – je m’extirpais du fauteuil confortable, je disais “au revoir” et je précisais le jour où je le reverrais (je crois que j’y allais deux fois par semaine). C’était, avec le salut d’entrée, les seuls mots que j’ai prononcés pendant cette psychothérapie mémorable ! Elle a duré quelques mois. Très vite, j’ai pris l’habitude de précéder chaque séance par une course aux ‘boules’, un terme que j’utilisais pour les désigner. En quittant mon bureau, je planifiais des trajets astucieux, en bus ou à pied, jusqu’au centre de consultation, en choisissant des itinéraires qui me faisaient passer devant de jolies boulangeries.

Comme je n’arrivais pas à me faire vomir en chemin et que je recommençais généralement sur le chemin du retour, j’ai commencé à prendre du poids. Je ne me supportais plus.

J’ai cessé d’aller chez mes parents de peur de les effrayer. En tout, j’ai pris vingt-cinq kilos. Mais je n’avais toujours pas rebranché mon frigo, alors j’ai dû consommer des kilos et des kilos de produits laitiers prêts à consommer, directement dans le pot, les jambes croisées sur mon lit, dans le noir. Le lendemain, j’ai repris le travail en évitant mes collègues qui ont dû penser que j’étais très mal en point ! Ils savaient pourtant que j’avais été hospitalisée neuf mois plus tôt pour “dépression nerveuse” (c’est ainsi que l’information avait été transmise).

Un jour, une amie très chère m’a invitée à une fête d’adieu, car elle émigrait à l’étranger. J’y suis allée, tremblant que les amis que j’allais rencontrer soient consternés par mon apparence. J’étais énorme. Au même moment, le chef de chœur de ma chorale (abandonnée depuis mon hospitalisation) m’a rappelé, car une choriste était décédée, et avait demandé que nous chantions à la messe d’enterrement. Comme j’aimais beaucoup cette jeune fille, je me suis bien sûr rendu à la cérémonie et j’ai revu tous mes compagnons. L’atmosphère de tristesse qui nous envahissait tous a rendu ces retrouvailles très émouvantes. J’ai pleuré. A la fois pour la jeune femme disparue, mais aussi pour la détresse dans laquelle je me trouvais, pour l’effroyable solitude qu’était devenue ma vie, pour le désastre que je faisais de mon corps, de mon cœur et de mon esprit.

Ces quelques événements se sont combinés pour faire tilt dans ma tête.

C’était l’hiver, mais il fallait que je sorte de ce lent “suicide” par la nourriture. Un soir, je suis allée au cinéma, et un jeune homme m’a parlé. Je lui ai demandé de m’offrir une rose, puis de me quitter sans rien demander. Il l’a fait avec beaucoup de gentillesse, en me disant “tu es très belle, et je respecterai ton désir”. Je n’étais plus un zombie transparent, j’avais réussi à dire quelque chose à quelqu’un. J’ai prévenu ma gentille psychothérapeute que ce serait ma dernière séance, sans explication, et j’ai dit à mon psychiatre que cette thérapie était un échec. Je n’avais pas pris de médicaments depuis des mois, et mon sevrage avait réussi… au prix de ces vingt-cinq kilos.

J’ai commencé par nettoyer ma maison, j’ai replanté quelques fleurs à l’approche du printemps. Puis j’ai rebranché le réfrigérateur et j’ai recommencé à manger normalement. En avril, j’ai revu celui qui allait devenir mon mari et j’ai commencé à flirter sans vergogne avec lui. J’allais fêter mon trentième anniversaire. J’étais belle, mais je ne le savais pas. Je recommençais – ou plutôt, pour la première fois de ma vie – à m’aimer, quelle que soit mon apparence physique. J’ai renoué avec mes amis, repris le chant et passé quelques jours chez des amis à l’étranger, où j’ai vécu des moments très forts. En leur disant enfin ce qui m’était arrivé il y a des années, je me suis libérée d’un poids immense, celui du mensonge.

J’ai avoué mon immense détresse.

Je me suis inscrite à un stage de développement personnel, suivi d’un stage de formation vocale. Lors du premier stage, j’ai découvert des méthodes de relaxation et un travail de visualisation mentale très efficaces, que j’ai pu approfondir lors du second stage. Ces deux semaines m’ont fait le plus grand bien. J’ai découvert que je pouvais travailler sur moi-même, en m’écoutant, en apprenant à exprimer mes sentiments et en évitant de me juger. J’ai décidé de poursuivre dans cette voie, d’orienter mes activités professionnelles dans ce sens, et j’ai progressivement cherché à me former aux techniques de communication, puis à la formation elle-même. Ces formations m’ont beaucoup appris. Je découvrais les aspects théoriques de la psychologie, sans chercher à répondre à tout prix à mes angoisses existentielles.

J’étais prête.

J’allais mieux. Je n’étais plus constamment obsédé, constamment sur la défensive, constamment conscient d’un écart insurmontable entre moi et l’image miroir de l’autre. J’ai commencé à prendre conscience de mes malaises, plutôt que de les subir. J’ai pris conscience des signes avant-coureurs et j’ai pu mettre en place certaines de mes “stratégies” d’urgence. A la demande, j’ai consulté le psychiatre qui me suivait depuis ma sortie de l’hôpital et qui a toujours été très ouvert à toutes mes “découvertes” : il a accepté que j’arrête les médicaments si je sentais que je pouvais m’en passer, en vérifiant avec moi que je ne me “déconnectais” pas de la réalité.

Lorsque je lui parlais des thérapies “douces” qui m’attiraient, il reconnaissait son ignorance en la matière et me laissait toute latitude pour me soulager (j’ai commencé à m’intéresser aux tisanes, j’ai fait des recherches sur les médicaments homéopathiques, j’ai fait des cures d’oligo-éléments).

En effet, au lieu de me battre constamment contre moi-même, j’ai accepté de souffrir et je me suis écoutée. J’ai accepté d’aller mal et j’ai cherché la réponse pour aller mieux au cœur même de mon malaise. Si je faisais une crise d’angoisse, je ne la repoussais pas au-delà du tolérable avant de demander de l’aide, qu’il s’agisse d’un anxiolytique en petites quantités progressives, ou d’un proche, ou même d’un psychiatre. J’avais entamé une relation sérieuse avec le garçon que j’aimais. Je découvrais que je pouvais vivre le présent avec lui, en me concentrant sur la relation ici et maintenant, en cherchant la meilleure communication possible, sans déformer mes sentiments.

J’ai perdu du poids progressivement. Sans régime. Sans me restreindre ni m’angoisser pour des “écarts”. Mes relations avec tout le monde sont redevenues normales. J’ai quitté mon travail et je me suis mariée.

Ma première grossesse s’est déroulée comme un charme. Je surveillais activement mon poids. Le bébé était petit et parfait. Je n’ai pas pris un gramme de plus que nécessaire et j’ai très bien mangé. J’avais fait mes devoirs et je voulais donner toutes les chances à mon corps et au bébé qui allait naître. J’ai réussi à relever ce défi. Par la suite, toutes mes grossesses ont été très faciles, de même que les accouchements, qui ont été naturels et rapides. Je n’ai jamais eu de problème pour retrouver la forme en quelques mois, même après un allaitement prolongé. Je n’ai plus jamais fait de régime depuis cette époque.

8. UNE VIE ÉPANOUIE APRÈS AVOIR SURMONTÉ LES TCA

Aujourd’hui, l’histoire “ils se sont mariés, ont eu beaucoup d’enfants et ont été heureux très longtemps” se poursuit. La vie n’est pas rose tous les jours, des difficultés surgissent, des malheurs peuvent parfois changer le cours des décisions prises et à prendre, mais ces problèmes ne sont plus vécus comme des catastrophes insurmontables, mais comme des épreuves à surmonter.

Un problème implique une solution et une approche positive pour la trouver. L’un de mes enfants doit surmonter un handicap causé par un trouble du développement (autisme) et j’ai beaucoup appris de lui. Jusqu’à il y a quinze jours, je n’ai jamais repensé à l’horreur de mon adolescence, parce que depuis que mes enfants sont nés, je vis pour eux, par eux, avec eux et qu’ils sont encore trop jeunes pour s’intéresser à l’enfance de leurs parents et pour se poser des questions sur ce qui nous agitait à l’époque.

Mais ce jour viendra sans doute. En attendant, j’ai trouvé ce site et j’ai voulu écrire ce témoignage. Je crois que c’est la première fois que je fais un tel récapitulatif. C’est étrange de faire défiler toutes ces années en quelques paragraphes. Elles me semblent à des années-lumière.

Et c’est ainsi que je sais que je suis guérie.

Articles recommandés

Rétablir la confiance après la boulimie
Lecture 11 minutes

Rétablir la confiance après la boulimie : 6 étapes clés pour des relations saines

La confiance est le pilier de toute relation saine et épanouissante. Cependant, traverser des périodes de troubles alimentaires tels que la boulimie peut ébranler ce fondement. Laissant derrière elle des…
Lire l’article
jours sans faim, vaincre l'anorexie, jours sans faim delphine de vigan, roman anorexie
Lecture 13 minutes

Vaincre l’anorexie : “Jours sans faim” de Delphine de Vigan

Dans le paysage littéraire contemporain, aborder des sujets aussi délicats et personnels que les troubles du comportement alimentaire (TCA) requiert une sensibilité et une compréhension profondes. "Jours sans faim" de…
Lire l’article
psychologue tca en ligne, psy tca, psy troubles alimentaires
Lecture 12 minutes

Psychologue TCA en ligne : Avantages et bonnes pratiques

Dans un monde où la santé mentale prend une place de plus en plus centrale dans nos vies, les troubles des comportements alimentaires (TCA) restent des défis complexes à surmonter.…
Lire l’article